11.01.2008
D’la galette
Pour comprendre pleinement ce qu’est l’épiphanie, il nous faut remonter le temps beaucoup plus loin. Rappelez-vous : c’était il y a 2000 ans et quelques poussières, à Bethléem, où naquit celui que les prophètes appelaient de leurs vœux et que sa mère appela plus simplement Jésus.La maman – qui s’appelait Marie mais ne se couchait pas là – et le papa – qui s’appelait Joseph et qui était bien charpenté – envoyèrent des faire-part à tout le gratin des contrées avoisinantes.
Oncques ne vit publipostage plus ambitieux, sauf peut-être celui de Rachida Dati du temps où elle écrivait au Tout-Paris pour dégoter un Pygmalion à même de lui offrir un parquet approprié à sa longue dentition ; force est de reconnaître qu’elle sut trouver le bon, puisque grâce à celui qui en fit sa Galatée, elle raye désormais de nombreux parquets… de la carte judiciaire.Gaspard, roi des Perses, Melchior, roi des Arabes et Balthazar, roi de l'Inde – que du beau linge ! –, reçurent la nouvelle avec faveur et entreprirent de rendre une visite de courtoisie au petit Jésus.
Seulement voilà : le chemin était fort long, entravé par mille dunes sableuses, semé d’embûches par Hérode et totalement dépourvu de panneaux signalétiques. Nonobstant, l’événement semblant de la plus haute importance, cela valait bien la peine de se bouger le popotin…
Las, point de carte routière, point de Mappy, point de GPS pour s’orienter.
Gaspard, roi des Perses mais aussi chaud lapin, venait tout juste d’épouser en troisième noces la princesse Sheïlah, elle-même fraîchement divorcée de Ringo, doge à Venise. Follement amoureuse de son roi de mari, celle-ci avait toujours peur de l’égarer dans quelque royale surprise partie. Aussi, épatée par l’astuce d’Ariane (elle venait de lire L’Odyssée), elle alla quérir, au cœur de la Galilée voisine, un berger qui tondit ses moutons et fit de leur laine un long fil mince et souple.
Revenue au palais, Sheïlah accrocha aussitôt l’extrémité du fil au paletot de son Gaspard et put ainsi, à tout moment, retrouver icelui où qu’il se trouvât. Icelui, cependant, avait la bougeotte et ne cessait d’aller et venir en tous sens : le fil du berger ne tarda pas à s’emberlificoter, à se mêler, à se tisser lui-même.De fil, il devint toile. De là à conclure que les toiles du berger, y’a pas mieux pour s’orienter, il n'y a qu'un pas douteux et lamentable à franchir. Voilà qui est fait.
Avec pour seule consolation que cela reste moins désolant que l’illustration sonore suivante…
Bref… revenons à nos moutons, désormais nus comme des vers.L’orientation étant réglée, comment les rois allaient-ils se déplacer ?
À pied ? « Il n’y faut pas même penser ! » dit Melchior, qui n’aimait guère la marche.
Aussi prirent-ils leurs plus beaux équipages – tant qu’à marcher, autant que ce soient des animaux qui le fassent – et se mirent en route de bon matin dessus le grand chemin.

D’aucuns prétendent qu’oncques ne vit caravane plus fastueuse, aux confins du bling bling.

D’autres témoins rapportent une vision plus simple voire plus champêtre de cette équipée.
Quoi qu’il en soit et clopin-clopant, Gaspard, Melchior et Balthazar arrivent enfin à Bethléem, le 6 janvier. C’est alors indéniable, net et officiel que…
Humblement, ils pénètrent dans la grotte enchantée et découvrent un spectacle des plus merveilleux…
Sous une voûte de pierre et sur un lit de paille, la scène rassemble un âne, un mouton et un bœuf, affichant tous trois une sérénité à nulle autre pareille… Le père, Joseph, feuillette nonchalamment l’almanach Vermot, au coin du feu qui crépite dans la cheminée. La mère, près de la fenêtre percée à même la roche, tricote un bas de laine tout en surveillant d’un œil tendre son petit.
Au milieu et sous une flopée d’angelots joufflus soufflant dans de célestes trompinettes et lançant de joyeux cotillons, mollement alangui sur une couche tressée de foin et de vieilles hardes, voici, voici…« Mais qui sont ces inconnus qui débarquent, là, sans même prévenir ? Et vêtus comme des guignols, encore ! C’est louche… Qui sont ces envahisseurs, que viennent-ils faire chez nous ? ».
Joseph, lui, se tourne vers le premier d’entre eux, pour lui demander…

Les trois acolytes, sur le ton le plus aimable qui soit, se présentent et entreprennent de rassurer Joseph, visiblement apeuré - craint-il d’avoir en face de lui des émissaires de l’arche de Zoé ?
Un tel langage, si raffiné, si châtié, n’est pas sans laisser Joseph quelque peu perplexe. À dire la vérité, le pauvre bougre n’y comprend rien. Il se tourne vers Marie et lui demande…
Marie, elle, comprend que de ces trois lascars, il peut y avoir quelque profit à tirer. « Laisse-moi faire ! », murmure-t-elle à Joseph. Elle le prie de mettre un peu de musique pour détendre l’atmosphère et de la regarder en action…
« Oui, bon, d’accord, soit, bienvenue chez nous !, leur dit-elle, mais bon, vous avez pensé à apporter des cadeaux, au moins ?

L’encens, pour parfumer la maison du Tout-Puissant.Excellente idée ! se dit Marie : avec l’âne et le bœuf, ça commence à sentir le fauve, ici…
Certes, c’est pas grand-chose, mais…
L’or, pour l’autorité royale.L’autorité, fort bien, mais… l’or…
L’or ! C’est un coup de pouce bienvenu pour le pouvoir d’achat du ménage, qui va pouvoir dépenser plus pour élever le petit et aussi mettre du beurre dans les épinards. On le dit peu, mais il faut savoir que la Madonne était une fille plutôt matérialiste, comme elle l’a dit elle-même, d’ailleurs…
La myrrhe, la plus précieuse des herbes de l’Orient, et la plus amère…Oui, bon, alors là, est-ce qu’ils ne sont pas en train de se moquer du monde ? se dit Marie… De l’herbe ? Mais c’est qu’ils prendraient le divin Jésus pour une racaille, ces hurluberlus ! Et amère, en plus ? Même en tisane, rien à faire… Marie se tait mais n’en jette pas moins un regard mauvais. « Que ces rois soient maudits ! » pense-t-elle en son for intérieur…
Joseph tente de rattraper le coup et propose aux rois de rester pour le dîner. « Vous mangerez bien un petit quelque chose avant de dormir ? Vous accepterez bien notre hospitalité pour la nuit, avant de repartir ? ».
Certes, le garde-manger n’est guère fourni, et Joseph doit préciser à ses hôtes que…
Ainsi se restaure la petite compagnie, à la fortune du pot, avant de finir la soirée par quelques chansons et propos allègres augurant une nuit bonne, paisible et joyeuse.On le voit bien : sous le signe de la convivialité, personnifiée par Joseph, et sous celui de l’avidité, incarnée par Marie, rien d’étonnant à ce que de nos jours encore, on se rassemble dans la bonne humeur pour se partager de la galette et se distribuer ainsi un symbole de richesse à nul autre pareil.

De la galette ? Oui, de la galette, du blé ou de l’avoine, du beurre, d’la fraîche, du flouze, d’la maille, d’l’artiche…
D’l’oseille, quoi.
Moralité : si votre roi mage vous apporte un tel héritage, pouvez tirer sans risque dans le dos de ces rois.

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Pastilles sonores :
Franco Zeffirelli, Jésus de Nazareth, 1977
Sheila, Les rois mages, 1971
Gilbert Bécaud, Il faut marcher, 1965
Tino Rossi, La marche des rois, 1972
Patrice et Mario, José le caravanier, 1952
Yvette Guilbert, Le voyage à Bethléem, 1933
Bernard Herrmann, musique de Voyage au centre de la terre (La grotte), 1959
Berthe Sylva, Arrêter les aiguilles, 1925
Dominic Frontiere, musique de Les envahisseurs, 1967-1968
Mathieu Boogaerts, Comment tu t'appelles ?, 1998
Philippe Katerine, Qu’est-ce qu’il a dit ?, 2005
Lucienne Delyle, Mets deux tunes dans l'bastringue, 1954
Marie Dubas, C'est toujours ça de pris, 1935
Madonna, Material Girl, 1985
Georges Delerue, musique de Les rois maudits, 1972
Jacques Dutronc, L'âne est au four et le bœuf est cuit, 1971
Luis Mariano et Annie Cordy, Visa pour l'amour, 1961
Fernandel et Arletty dans Fric-Frac, 1939
Illustrations :
(1) Anonyme, Adoration des Mages (Chapiteau de la cathédrale d’Autun).
(2) Y'a plus de numéro 2 :p
(3) Léopold Kupelwieser, Le voyage des trois rois, 1825 (Österreichische Galerie Belvedere, Vienne).
(4) La tonte des moutons, Calendrier national des bergers, 1497 (BNF, Paris).
(5) Benozzo Gozzoli, Procession du mage Balthazar, 1459-1461 (Chapelle du palais Médicis, Florence).
(6) Anonyme, Les rois mages, XIIe siècle (Cathédrale de Chartres).
(7) Rosso Fiorentino, Ange musicien, 1520 (Galerie des Offices, Florence).
(8) Giotto, Adoration des mages, 1303 ca. (Chapelle des Scrovegni, Padoue).
(9) Andrea Mantegna, L’adoration des mages, 1500 ca. (The J. Paul Getty Museum, Los Angeles).
22:10 Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Humour, Parodie, Musique, Chanson, Art
05.07.2007
Sombre dimanche (4/4)
En 1941, Billie Holiday est au faîte de sa gloire. En 1939, son enregistrement de Strange Fruit, dénonçant le lynchage des noirs, a déchaîné la controverse et a remporté un immense succès. Dans le sillon de ce premier engagement, la diva se frotte à la chanson du désespoir.
Normal.
Billie Holiday, sa voix et sa vie cassées, et « the suicide song » étaient faites pour se rencontrer.

Billie Holiday, Gloomy Sunday, 1941.
Seulement voilà : la production impose à Billie un troisième couplet politiquement correct, destiné à modérer le texte original par une mise en abîme et l’expression d’un espoir, d’une résurrection.
Dreaming, I was only dreaming
I wake and I find you asleep
In the deep of my heart here
Darling I hope
That my dream never haunted you
My heart is telling you
How much I wanted you
Gloomy Sunday…
Un rêve, ce n’était qu’un rêve
Je me réveille, tu es à mes côtés
Et dans le plus profond de mon cœur
Mon amour, puisse ce mauvais rêve
Ne jamais te hanter
Mon cœur te dit
Combien je t’aime
Sombre dimanche…
Ce couplet trahit l’esprit de la chanson originale par un révisionnisme artistiquement douteux.
Un révisionnisme certes moins douteux que celui qui, de nos jours, consiste à légiférer sur les seuls bienfaits de la colonisation, ou à revêtir l’histoire de France de probité candide et de lin blanc, ou encore à caricaturer et diaboliser les mouvements sociaux et libertaires de la fin des années 1960.
Mais quand même…
L’interprétation de Billie Holiday, sublime – normal, c’est Billie Holiday – fait de Gloomy Sunday un standard qui sera repris par Mel Tormé, Sarah Vaughan, Ketty Lester, Carmen McRae, Genesis, Lydia Lunch, Elvis Costello, The Associates, Marc Almond, Christian Death, Abbey Lincoln, Marianne Faithfull, Serge Gainsbourg, Carol Kidd, Diamanda Galas, Sinead O' Connor, Loreena McKennitt, Gitane Demone, Sarah McLachlan, Danny Michel, Björk, Heather Nova, The Smithereens, Sarah Brightman, Iva Bittova, MC Sniper, Eminemmylou, Venetian Snares, and so many more…
À noter une reprise récente de la version française par Claire Diterzi, en 2006.
L’histoire de cette chanson a aussi fait l’objet de deux adaptations cinématographiques : Sombre dimanche (France, 1948, Jacqueline Audry) et Ein Lied von Liebe und Tod (Allemagne, 1999, Rolf Schübel, d'après le roman de Nick Barkow).
Pour finir sur une note plus rigolote, il faut enfin évoquer Triste lundi, la délicieuse parodie que Georgius, « l’amuseur public numéro 1 » de la France de la Belle Époque, fit de Sombre dimanche en 1936, l’année même de l'immigration en France de la chanson hongroise du suicide !

Gorgius, Triste lundi, 1936.
Extraits choisis.
Connaissez-vous "Sombre dimanche", la chanson interdite à Budapest, la chanson qui tue les gens ?
Non, mais voici "Triste lundi", la chanson interdite à Buzenval... la chanson qui tue les mites !
Hier nous avons fait ripaille,
Ce fut un dimanche joyeux.
Oui, mais l’envers de la médaille
Va se faire sentir encore mieux.
Aujourd’hui lundi v’là qui flotte
Et je n’ai pas pris mon pépin.
Sous la rafale il faut qu’ je trotte
Pour être à l’heure à mon turbin.
Voici le bureau où j’écris,
Je vais r’mettre ça jusqu’à samedi
De neuf heures à six heures et demi.
Triste lundi !
Samedi j’avais touché ma paie,
Mon tailleur l’a su dans le quartier.
Il a dit que j’avais d’ l’oseille
À tous les autres créanciers.
J’leur dois 3000 balles, c’est un prix !
Si je n’ paie pas, je suis saisi,
C’est la fin des haricots gris.
Triste lundi !
Ah oui, un dernier détail !
Rezsö Seress se suicide, en France, en 1968.
Quand on vous dit qu'en France, tout devient possible…
19:30 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Chanson, Satire, Politique, Sarkozy, UMP, Présidentielles
01.07.2007
Le temps des cerises

Juliette Gréco, Le temps des cerises, 1994.
La cueillette de ce fruit délicat requiert attention et dextérité, sans quoi le merle moqueur aura vite fait de rappliquer pour se fendre la poire – bien que ce fruit-là ne soit pas de saison – devant votre maigre panier et votre mine déconfite. Le merle est con.
De la fin mai à la mi-juillet, il est bien court le temps des cerises, et c’est la seule information vraiment sérieuse que nous apprend Jean-Baptiste Clément, l’auteur. Car s’il fut bon poète, force est de constater qu’il manquait cruellement de connaissances botaniques. On peut l’en blâmer car la cerise n’est pas née de la dernière pluie.Voire, elle est de toutes les délices depuis quelques 6000 ans, quand elle fut découverte sur un gâteau d’Asie mineure.
On murmure, dans les milieux autorisés, que le truculent Lucullus l’aurait introduite en Europe vers 2077 avant Sarkozy.Ci-contre : Lucullus himself.
Ce qui est certain, c’est que Pline l’Ancien en a étudié et chanté les caractères et vertus dans son Histoire Naturelle, poussant le souci du détail jusqu’à nous prévenir que la cerise ressemble à s’y méprendre au fruit du micocoulier, et qu’il faut bien faire gaffe à surtout pas les confondre :
Faba Graeca, quam Romae a suavitate fructus, silvestris quidem, sed cerasorum paene natura, loton appellant.
(Livre XVI, chapitre LIII, verset 123).
Traduc' : la fève du micocoulier, en vérité je vous le dis, est un fruit sauvage, mais qui ressemble presque à la cerise et qu’à Rome on appelle "lotos", à cause de sa douceur.
Quant à Pline le Jeune, brisons là, ce galapiat ne pensait qu’à s’en bâfrer en compote et clafoutis.
Certes, rétorqueront les esprits chagrins, il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que sa culture se répandît un peu partout, sous l’impulsion de Louis XV, qui aimait bien la cerise – et pas seulement celle de madame de Pompadour.
C’est à cette longue histoire que nous devons ces mille et savoureuses variétés qui mûrissent dans nos campagnes et regorgent de malice jusque dans nos marchés et cabas.

On retiendra, en particulier, la burlat (ronde, rouge vif, juteuse comme un baiser), la reverchon (plus foncée, brillante, charnue, sucrée, non sans une touche acidulée subtile), la cœur-de-pigeon (menue, fine, presque noire, ferme et craquante comme une cuisse de Rama Yade) et la Napoléon (bigarreau blanc très ferme, à l’acidité franche et décomplexée, peu digeste, réservé aux tartes).
On n’oubliera pas, bien sûr, la cerise de Montmorency, de la famille des griottes (et non du connétable), reconnaissable à sa petite gaudriole.
Tant de richesse n’est-elle pas la preuve, sinon de l’existence de Dieu, que le bonheur est dans le verger ?
Seule pomme de discorde : les spécialistes ne s’accordent pas sur la fleur de ce divin drupe.
André Claveau la voit rose avec ses airs de demoiselle...

André Claveau, Cerisiers roses et pommiers blancs,
1950, extrait.
Gilbert Bécaud la voit blanche et souligne, observateur et perspicace, que les oiseaux, pour le coup, sont contents.

Gilbert Bécaud, Les cerisiers sont blancs, 1968, extrait.
La science a progressé, mais pas la dignité des merles pour laquelle tout espoir semble irrémédiablement vain.
Tant pis pour eux.
La cerise revêt également des reflets politiques, voire, dit-on dans les vieux manuels d’histoire, les teintes douloureuses de la contestation subversive.
Petit rappel des faits : en 1871, après dix-huit ans de régime impérial, la racaille parisienne, un tantinet lasse des dures conditions salariales et sociales de l'époque, crevant la dalle à cause du siège de Paris par les Prussiens (les éléphants, déjà, passent à la casserole, sauf Victor Hugo qui a quitté la Bastille pour les îles), la racaille, disais-je, s’insurge, fiche un bordel pas possible et invente le socialo-communisme.Hot hot hot.
La racaille, tout comme les merles, ne laissera jamais d’avoir des comportements curieux et d’intriguer l’entendement : tandis qu’elle se fait fracasser la gueule par les troupes versaillaises, elle ne trouve rien de mieux à faire que de chanter ; au lieu de s’écrier « aïe ! », comme tout le monde.
Elle chante Le temps des cerises, tube certes à la mode d’alors, mais qui n’a rien à voir avec la politique. Imagine-t-on, de nos jours, les casseurs entonner le dernier nanar de la Star Ac’ sous les coups de boule des CRS ?
Cette étrange récupération politique relèverait des amours de Jean-Baptiste Clément, qui a dédié sa chanson à une infirmière morte lors de la Semaine sanglante. La pauvresse n’en demandait sûrement pas tant, car…
...parlons-en, des affaires sentimentales de monsieur Clément !

Un drôle de pistolet, oui, qui geint et raconte n’importe quoi, jusqu’à la perversité la plus manifeste.
Après nous avoir habilement appâtés au début de sa chanson par des slogans enchanteurs…
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
il nous incite à prendre la tangente…
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Évitez les belles !
joue au gros dur…
Moi qui ne crains pas les peines cruelles
annonce sadiquement qu’on va en chier, nous…
Vous aurez aussi des chagrins d’amour
puis finit par avouer un état d’asthénie chronique…
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte
Et dame Fortune (…)
Ne pourra jamais fermer ma douleur
avant de trahir un fond névrotique complètement maso.
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur...
Alors, la cerise, rouge comme le sang ?
Le drapeau révolutionnaire ? la passion dévorante et maladive ?
Fi ! Oublions ces funestes considérations, crachons vite ces noyaux impurs, rendons à la cerise les valeurs qui lui appartiennent de plein droit : l’été, la joie, la gaieté toute simple et festive. Ne boudons pas ces vrais moments de bonheur fugace et de bon aloi.
Courir dans l’herbe, voir une cerise verte, l’attraper par la queue, la montrer à ces messieurs, la tremper non point dans l’huile mais dans l’eau toute chaude, pour en faire une tisane désaltérante et diurétique.
Descendre au verger en galante compagnie, inviter la belle à grimper les barreaux de l’échelle dressée contre le tronc de l’arbre, monter sous sa jupe légère comme un coquelicot, lui flatter gentiment la mignardise pour faire grossir la cerise ; elle n’en sera que plus juteuse et vous pourrez conclure ce tendre hommage en offrant à votre amie de jolis pendants d’oreille qu’elle ne trouvera pas chez Boucheron.Si vous n’avez pas de plantation personnelle, ne désespérez pas.
Faites comme Stone & Charden, pour qui la France est un verger éclaboussé de soleil et d’insouciante rapine.

Stone et Charden,
Il y a du soleil sur la France,
1972, extrait.
Il y a du soleil sur la France
Le reste n’a pas d’importance !
Allons, viens vite que l’on profite
De la vie.
Le fermier d’en face
A les yeux sur nous !
Mets les cerises
Là, dans ma chemise
Et rentrons chez nous.
Dans la campagne
Il reste les traces
De nos deux vélos.
Pendant qu’on pédale
Les autres travaillent…
Il y a du soleil sur la France
Et le reste n’a pas d’importance !
Chassez la chienlit, elle revient à vélo.
14:45 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Chronique, Musique, Chanson, Nature, Humour, Ecriture
28.06.2007
Sombre dimanche (3/4)
Radio Budapest censure, mais la mélodie du suicide émigre.
En France, Jean Marèze et François-Eugène Gonda écrivent une adaptation intitulée Sombre dimanche, qui est enregistrée le 28 février 1936 par Damia, la grande tragédienne de la chanson réaliste.
Sombre dimanche…
Les bras tout chargés de fleurs
Je suis entré dans notre chambre le cœur las
Car je savais déjà que tu ne viendrais pas
Et j'ai chanté des mots d'amour et de douleur
Je suis resté tout seul et j'ai pleuré tout bas
En écoutant hurler la plainte des frimas.
Sombre dimanche...
Je mourrai un dimanche où j'aurai trop souffert
Alors tu reviendras, mais je serai parti
Des cierges brûleront comme un ardent espoir
Et pour toi, sans effort, mes yeux seront ouverts
N'aie pas peur, mon amour, s'ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t'aimais plus que ma vie.
Sombre dimanche...
N'aie pas peur de mes yeux s'ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t'aimais plus que ma vie.
Sombre dimanche…
Le texte est également traduit et interprété en anglais, en allemand, en espagnol, etc.
[La version argentine enregistrée par Agustín Magaldi en 1936 vaut le détour...
Attention, dépressifs s'abstenir !]

Et la série noire continue. À Berlin, un jeune homme écoute un orchestre jouer Sombre dimanche, puis rentre chez lui et se plaint à ses proches de cette mélodie sinistre et obsédante. Il sombre dans la dépression et se tire une balle dans la tête.
Une semaine plus tard, dans la même ville, une vendeuse se pend chez elle. La police trouve à ses pieds une copie de Sombre dimanche.
À Rome, un adolescent passe à vélo à côté d’un mendiant qui fredonne Sombre dimanche. Il s’arrête, pose sa bicyclette contre un mur, donne au mendiant l’argent qu’il a sur lui et se noie dans le Tibre en sautant du pont le plus proche…
En France, Jean Marèze – l’un des traducteurs de Szomorú vasárnap en français – se suicide en 1942.
Mais c’est la version américaine, Gloomy Sunday, qui va assurer la fortune de Szomorú vasárnap.
Ou plutôt les versions américaines.
La première, écrite par Sam M. Lewis, colle à l’original.
Sunday is gloomy / My hours are slumberless / Dearest the shadows / I live with are numberless / Little white flowers / Will never awaken you / Not where the black coach / Of sorrow has taken you / Angels have no thoughts / Of ever returning you / Would they be angry / If I thought of joining you ? / Gloomy Sunday...
Gloomy is Sunday / With shadows I spend it all / My heart and I / Have decided to end it all / Soon there'll be candles / And prayers that are said I know / Let them not weep / Let them know that I'm glad to go / Death is no dream / For in death I'm caressing you / With the last breath of my soul / I'll be blessing you / Gloomy Sunday...
La deuxième naît en 1941.
À suivre…
20:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Chanson, Satire, Politique, Sarkozy, UMP, Présidentielles
26.06.2007
Le mois de Junon
Le mois de juin est le sixième mois de l’année civile et chrétienne telle que nous la connaissons depuis Jules César. Pour info, nous en sommes à la 2007e année après J.-C., qui est aussi la troisième année AUC (ab UMP condita) et la première de l’ère Sarkozy.
Juin vient du latin junius.
Pourquoi ?

Musique d’ambiance : Marin Marais, Alcione, 3e suite, Prélude pour les prêtresses de Junon, 1706.
Trois hypothèses circulent dans les milieux autorisés.
1) Ce serait le mois consacré à Junius Brutus, Premier consul de Rome. Facile. Un peu court. Passons.
2) D’aucuns prétendent que « juin » ne vient pas de Junius mais de Juniores, « les jeunes ». Sans doute parce que le beau temps et les premières chaleurs poussent les jeunes à sortir dehors pour buller aux terrasses des cafés et courir les filles des villes ou des champs, selon que lesdits jeunes habitent en milieu urbain ou bien à la campagne. La vieillesse est un naufrage qui lénifie les ardeurs amoureuses.
3) D’autres, enfin, et il semble bien qu’ils aient raison, attribuent le mois de juin à la célèbre déesse Junon.
Reine des dieux et du ciel, Junon est une déesse particulièrement importante et très prestigieuse.Plus encore que Cécilia Sarkozy, c’est dire.
Déesse du mariage et de la fécondité, elle s’est mariée avec Jupiter qui, pour être le dieu des dieux, n’en était pas moins un galant galopin qui troussait à peu près tout ce que le mont Olympe comptait de

Jacques Higelin : Queue de paon, 2006, extrait.
Si vous croisez Junon, vous la reconnaîtrez aisément : elle se promène presque toujours portant dans la main gauche une grenade – pour se venger des incartades de son mari – et dans la main droite un sceptre, au haut duquel perche un coucou – le célèbre volatile qui, tel Jupiter, squatte la couche des autres.
Aussi, quand Jupiter rentrait à deux heures du mat’ à la maison et saluait sa femme, mine de rien…

Michel Polnareff, Coucou me revoilou, 1978, extrait.
… Junon manquait rarement, armée de son coucou à pâtisserie bien à elle, de lui signifier son vif mécontentement, assorti de menaces métamorphiques.

Anne Sylvestre, Coucou coucou, 2005, extraits mixés avec une sonnerie de coucou (Radio France, Sonothèque)
On la voit aussi souvent accompagnée d’un paon, symbole de virilité chez Jupiter, comme nous l’avons vu, mais, chez Junon, de jalousie, de suspicion, d’orgueil et de vanité. Junon est bien la déesse des femmes. Malheureuse en amour, peut-être, mais aussi sévère matrone qui ne devait pas être commode tous les jours ! avec, faut-il le rappeler, une grenade dans la main gauche.

Radio France, Sonothèque, Grenade offensive, extrait.
Mais… revenons à nous coucous, paons et autres oiseaux de nos contrées à la douceur plus angevine que les foudres olympiennes…

Musique d’ambiance : Louis-Claude Daquin, Le coucou, 1735.
Le coucou est un oiseau très discret.
Tapi au fond des bois, il est néanmoins sociable avec ses congénères, notamment du sexe féminin, qu’il appelle le mois de mai durant. L’appel du coucou nous est familier et agréable, puisqu’il annonce le printemps :
Radio France, Sonothèque, Coucou, extrait.
Le paon se trouve plus facilement dans les zoos et les jardins. Son appel est des plus disgracieux et a lieu toute l’année. Le paon est une chaudasse.
Maurice Ravel, Histoires naturelles, Le paon, 1906, texte de Jules Renard, extrait.
Le mois de juin est caractérisé par l’appel d’une autre espèce, appelée « général de Gaulle ».
L’appel du général de Gaulle retentit traditionnellement le 18 du mois, de préférence sur les ondes de la BBC :

Charles de Gaulle / Radio Londres, Appel à la résistance, juin 1940, extraits mixés avec des sons de Radio Londres et un bref extrait des Scissor Sisters (Filthy Gorgeous, 2004)
Le but de cet appel n’est pas, malgré les apparences, de trouver un partenaire sexuel, mais de provoquer le jour le plus long, qui, ça tombe bien, intervient le 21 juin, jour du solstice d’été.Pour fêter cet événement, les blousons noirs de France et de Navarre sortent leurs guitares électriques, assourdissent les braves gens de sons discordants extrêmement désagréables et s’enivrent de bière bon marché, sous le perfide prétexte que c’est la fête de la musique, avec…

Laurent Gerra / RTL, Le grandjunonjuron du 21 juin, 2007, extrait.
Le gentilhomme, lui, file à Saint-Tropez pour échapper au vacarme et siroter tranquillement une grenadine sur le port en matant les filles.
Conclusion : Brigitte Bardot, Do you Saint-Tropez, 1968.
20:50 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Chronique, Humour, Musique, Chanson, Animaux, Sarkozy, Histoire
23.06.2007
Sombre dimanche (2/4)
Enfin ! c’est le succès et Rezsö Seress voit son mérite pleinement récompensé. Rezsö entreprend de relancer Dorottya, qui, entre-temps, s’est cassée à New York : apprenant sa réussite, elle va revenir, c’est sûr !
Il lui écrit (« J’ai changé ! ») et la réconciliation s’annonce favorable. Puis il lui envoie sa chanson. D’une pierre deux coups. Non seulement il lui prouve qu’il a un bon programme, mais en plus, il lui fait bien sentir combien elle l’a fait souffrir, ce qui n’est pas gentil et mérite bien quelque repentance.
Cette repentance prend la forme d’une haine de soi et va au-delà de ses attentes.
Rezsö apprend en effet par la police que sa bien-aimée s’est donné la mort en avalant une forte dose de poison. À côté d’elle est retrouvée la partition de Szomorú vasárnap.
Toujours à Budapest, un homme élégant entre dans un cabaret et demande à l’orchestre de jouer le nouveau tube à la mode. Les musiciens s’exécutent, puis l’homme sort et s’exécute lui aussi, d’une balle dans la tête. Ailleurs, deux jeunes hommes écoutent un orchestre jouer Szomorú vasárnap. Après quoi ils sortent deux flingues et s’envoient illico au club Saint-Pierre.
En tout, plus de quinze personnes se donnent la mort avec la chanson de Seress.
Certains se jettent dans le Danube en serrant dans leur main les paroles de la chanson ; d’autres sont retrouvés chez eux, gisant sans vie à côté de leur radio ou de leur gramophone. Des pianistes se tuent après avoir posé la partition maudite sur leur pupitre. Beaucoup mentionnent Szomorú vasárnap dans leur dernière lettre.
Hongrois rêver, mais c’est plutôt d’un cauchemar qu’il s’agit. D’ailleurs, hongrie au scandale et la radio de Budapest ne tarde pas à bannir des ondes la mélodie que tous appellent désormais "la chanson qui tue les gens".
La censure est radicale, franche et décomplexée.

Alors… cette chanson est-elle maudite ? incite-t-elle ceux qui l’écoutent à se donner la mort ?
C’est un peu plus compliqué que cela. En effet, il faut tenir compte de la place du suicide dans l’identité hongroise, parfaite illustration de la théorie des climats de Montesquieu – qui est aussi à l’origine de la théorie de la séparation des pouvoirs mais ça, c’est une autre histoire, archaïque et dépassée…
Même l’OMS le dit : les Hongrois sont caractérisés par leur pessimisme, leur déprime, leur glauque attitude ; le suicide est, pour eux, un véritable sport national.
Explication.
Dans l’inconscient collectif hongrois, le suicide est, paraît-il, perçu comme une solution positive et respectable au problème de l’existence. Il est même considéré comme un acte courageux, audacieux, voire héroïque. Une manière de restaurer sa dignité quand on estime l’avoir perdue.
L’exemple vient de très haut : nombre d’hommes politiques, de comédiens et d’écrivains finissent leur carrière ainsi. Faut dire que ça a plus de gueule que de faire de la pub pour Polident ou Norwich Union…
Alors, dans ces années 1930 qui, avec la crise, ne sont pas parmi les plus florissantes du XXe siècle, quatre mille cinq cents Hongrois s’évaporent, bon an mal an, surtout dans les villages – certaines bourgades du Sud sont surnommées « les villages du suicides ».
Alors, le suicide, une tare génétique ? ou un « nouveau rêve » hongrois ?
Que nenni ! une pratique culturelle, puisqu’il suffit d’un catalyseur comme Szomorú vasárnap pour s’y livrer, à corps perdu ; une pratique culturelle, donc, ancrée dans l’identité nationale hongroise.
À suivre…
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18.06.2007
Sombre dimanche (1/4)

À Budapest, en ce début de l’an 1933, le fond de l’air est frais.
Morose comme une baisse du CAC 40, Rezsö se rend au restaurant Kispipa – où il a ses habitudes - et s’assied au piano. Machinalement, ses mains commencent à improviser une mélodie mélancolique, à la mesure de cette putain de dépression qui le grignote lentement mais sûrement.
« Quel sombre dimanche… », se dit-il. Englué dans cette sordide mais fertile inspiration, il rentre chez lui, griffonne la mélodie qu’il vient de jouer au dos d’une vieille carte postale et va la porter à son ami Jávor László qui, en moins de temps qu’il n’en faut pour clouer un cercueil, lui pond de jolies paroles.
Szomorú vasárnap / Száz fehér virággal / Vártalak kedvesem / Templomi imával. / Álmokat kergetõ / Vasárnap délelõtt, / Bánatom hintaja / Nélküled visszajött. / Azóta szomorú / Mindig a vasárnap, / Könny csak az italom, / Kenyerem a bánat. / Szomorú vasárnap…
Utolsó vasárnap / Kedvesem gyere el, / Pap is lesz, koporsó, / Ravatal, gyászlepel. / Akkor is virág vár, / Virág és - koporsó. / Virágos fák alatt / Utam az utolsó. / Nyitva lesz szemem, hogy / Még egyszer lássalak. / Ne féj a szememtõl, / Holtan is áldalak... / Utolsó vasárnap…
Ce qui signifie à peu près ceci.
C’est l’automne, les feuilles tombent. Il n’y a plus d’amour sur terre, le vent hurle et verse de tristes larmes, mon cœur n’attendra plus le printemps. Mes larmes, mes chagrins sont vains, les gens sont sans cœur, aigris et cruels.
L’amour est mort.
Le monde court à sa perte, l’espoir n’a plus de sens. Les villes disparaissent sous la musique des canons, les prairies sont rouges du sang des hommes, les rues se couvrent de cadavres, c’est l’heure de ma dernière prière. Les hommes, Seigneur, sont des pécheurs et font tant d’erreurs.
Le monde est mort…
Tout fier de lui, Rezsö adresse sa chanson à une maison d’édition. Cette fois-ci, c’est sûr, on va le publier !
Quelques jours plus tard…
La partition lui est retournée, accompagnée de cet aimable billet.
Cher Monsieur – Nous avons bien reçu votre chanson Szomorú vasárnap et l’avons étudiée avec intérêt – Vous nous dites qu’elle est triste ; nous dirions plutôt qu’elle sue la détresse – Faut être encarté UMP pour aimer ça – Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de nos salutations distinguées.
Mais quels cons ! Ces gens-là n’ont-ils donc aucun goût ?
Rezsö, pugnace et tenace, fait jouer la concurrence – il y a toujours un fond d'ultra-libéralisme chez les Hongrois – et trouve un éditeur qui accepte de le publier.

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