02.01.2008

Janvier

La chose est entendue : le 1er janvier, c’est le début de la nouvelle année. Dans notre société plébéienne, friande du moindre prétexte pour s’en mettre plein la lampe en beuglant des vœux éculés et niais, il est d’usage de célébrer ce passage dans la liesse, voire l’hystérie collective.

Un brin de réflexion suffit à prendre conscience de l’absurdité profonde de ce rite étrange.

En effet, faire la bringue pour 2008, n’est-ce pas accorder d’injustes faveurs au temps qui passe ?

N’est-ce pas assassiner Lamartine qui, conscient que l’avenir n’apporte que des ennuis, demande au temps de suspendre son vol ? N’est-ce pas flatter naïvement toutes ces heures qui nous blessent et, pire encore, l’ultime, qui nous enterrera tous ?

C’est imparable : plus le temps passe, plus nous nous rapprochons de notre propre mort, qui rira la dernière, mais bien.

Ensuite, force est de constater qu’avec le temps, les multiples emmerdements qui pèsent sur nos fatals destins s’aggravent inéluctablement :

  • réchauffement climatique (vous rendez- vous compte que la banquise est en train de fondre ?),

  • crise financière des crédits hypothécaires américains (Jacques Attali annonce un krach comparable à celui de 1929),

  • délocalisations des industries et des services (on ne trouve plus de chaussettes de qualité),

  • poursuite de la présidence de Nicolas Sarkozy (autrement dit, recul de la civilisation et renaissance du darwinisme social),

  • amincissement d’Ingrid Bétancourt (au point de bientôt faire passer Kate Moss pour une diva dodue)...

...sans parler du scandaleux maintien de Stéphane Bern sur les ondes de France Inter

L’affreuse certitude que ce crasse galapiat va continuer de nous les briser menu ne fait-elle pas de 2008 une annus horribilis de trop ? Ne risque-t-elle pas de pousser l’honnête homme (de bon goût) au crime ?

Oui, chères lectrices, chers lecteurs, le monde n’est qu’une vallée de larmes, tout fout l’camp et il apparaît de plus en plus évident qu’à tous points de vue, c’était mieux avant.

Enfin, le début de l’année n’est qu’une affaire de convention.

Il a varié avec les époques et les peuples.
Certes, on peut noter que les Anglais, qui ne font jamais rien comme tout le monde, ont célébré la nouvelle année le 25 mars, jusqu’en 1751. On pourrait se demander pourquoi, mais les Anglais prennent toujours un malin plaisir à brouiller le sens commun : inutile, donc, de s’attarder sur leurs excentricités, ce serait leur accorder bien trop d’importance.

En France aussi, il y a eu bien des changements.
Du Moyen Âge au début des Temps Modernes, on a fêté l’an nouveau le 1er janvier, le 1er mars, à Noël, à Pâques, et même le 25 mars, comme les Anglais – c’est dire si on est con, en France, parfois, et pas seulement de nos jours. C'est Charles IX qui, au XVIe siècle, a définitivement rétabli le 1er janvier comme date du début de l'année.

Remontons aux sources de notre culture et rendons à César ce qui lui appartient, puisqu'il est le premier à avoir imaginé notre actuel calendrier.

Il faut dire que ses prédécesseurs, s’ils surent faire preuve d’une charmante fantaisie, ne brillèrent guère par le sens pratique.

L’année civile romaine, bricolée par Romulus, ne comptait que 304 jours partagés en dix mois, de mars à décembre. Janvier et février furent ajoutés en fin de course et comme bouche-trou pour que l’année civile correspondît peu ou prou à l’année solaire. Du coup, l’année commençait le jour des calendes de mars, se terminait officiellement en décembre et pratiquement en février. Noël tombait en février et les soldes en septembre. N’importe quoi, vraiment !

Jules César, en 66 après lui-même, au sortir d’une crise d’épilepsie, pique une grosse colère contre ce fichu bordel et charge son pote Sosigène d'Alexandrie de mettre au point un beau calendrier tout neuf.

[Jules César] régla l'année sur le cours du soleil, et la composa de trois cent soixante-cinq jours, en supprimant le mois intercalaire, et en augmentant d'un jour chaque quatrième année. Pour que ce nouvel ordre de choses pût commencer avec les calendes de janvier de l'année suivante, il ajouta deux autres mois supplémentaires, entre novembre et décembre, à celle où se fut cette réforme; et elle fut ainsi de quinze mois, avec l'ancien mois intercalaire, qui, selon l'usage, s'était présenté cette année-là.

Suétone, Vie des douze Césars.


En gros, l’année comporte désormais 365 jours divisés en 12 mois et commence le 1er janvier. Finaud, Jules introduit également les années bissexue... bissextiles.

Mais le véritable coup de génie du paganisme, c’est l’intronisation de janvier, mois de Janus, comme premier mois de l’année.

Car Janus n’est pas un dieu comme les autres

Janus, parfois assimilé au pré-dieu Chaos, bénéficie d’une primauté protocolaire à nulle autre pareille. C’est lui que l’on se doit d’honorer en premier, avant tous les autres dieux, même Jupiter, qui est pourtant, en principe, le grand chef.

De quoi rendre jaloux Sarkozius, le crypto-dieu bien connu de l’Élysée.

En sa qualité de dieu présidant à l'origine des choses, Janus se confond avec le dieu Soleil – Phoebus ou Apollon, c’est comme vous le sentez – et préside au mouvement annuel de l’astre qui, justement, commence à reprendre un peu de vigueur après le solstice d’hiver : les jours sont en effet bien courts, vu que les nuits sont si longues.

Mais surtout, depuis que Saturne lui a offert le don de la « double science », à savoir la connaissance du passé et de l’avenir, Janus est le dieu des passages, des changements et des commencements.

Avec son double visage – une face tournée vers l'arrière et l'autre vers l'avant -, il est le dieu du passage entre l’année finissante et l’année nouvelle.

C’est le dieu des portes : aussi est-il particulièrement honoré par les portiers, les concierges (ou, à défaut, les digicodes), les serruriers, et aussi par le célèbre petit groom vêtu de rouge de chez Maxim qui, selon Alphonse Allais, était si petit et si rouge que les clients du restaurant, étourdis par les libations du réveillon, cherchaient parfois à l’attraper pour lui arracher une patte, le prenant pour une écrevisse évadée du plateau de fruits de mer. Le pauvre ne devait alors sa survie qu’à sa promptitude à prendre la porte.

Revenons à nos Romains, car ce sont eux, les coupables initiateurs de cette stupide habitude de se réjouir bêtement du temps qui passe.

Avec le nouveau Nouvel An instauré par César, les Romains se mettent à offrir à Janus un janual, savoureux petit gâteau tout plein de dattes, de figues et de miel. Ils commencent aussi à rendre visite à leurs proches, à leur adresser des vœux ou de petits présents.

Pourquoi des petits présents ?

C’est tout bête : dès les origines de Rome, on considérait déjà de bon augure d’offrir au début de chaque année (le 1er mars, faut suivre) quelques branches coupées dans un bois consacré à Strenia ; coutume vite institutionnalisée sous le nom de Streniae, à l’origine de nos étrennes.

Pour finir, les conseils pratiques du mois.

  • Profitez de la douce poésie du givre qui fait briller la campagne de mille reflets argentés pour adresser vos vœux à votre percepteur.

  • Pour cueillir le gui, préférez un sécateur à la traditionnelle serpe d’or : c’est plus pratique et moins cher ; de même, cueillez-le en chantant non pas de vieilles mélopées celtes, mais Viens, poupoule de Félix Mayol. C’est plus entraînant.

  • Si vous êtes barbu, rappelez-vous que c’est en janvier que Landru brûla sa dernière victime et rasez-vous de près.

  • Si, avec le froid, vous vous sentez les jambes lourdes, coupez-les. N'oubliez pas la cautérisation.

  • Soyez joyeux le 14, car c’est la Saint-Félix, mais prenez un air studieux le 28, jour de la Saint-Charlemagne.

  • Profitez des longues et lugubres soirées d’hiver pour relire Baudelaire, votre sentiment de dépression n’en sera que plus réel.

  • Évitez soigneusement de faire des jeux de mots douteux avec Janus. C’est idiot et de mauvais goût.

  • Scannez votre disque dur, on ne sait jamais ce qui s’y trouve. Videz la poubelle et époussetez le ventilateur.


28.12.2007

La trêve des confiseurs

Le soleil est au plus bas de sa course, pris dans les terribles filets du solstice d’hiver. Le ciel est noir et glacé. La neige tombe et recouvre la terre. Les arbres agitent, sous le vent, leurs bras de sorciers secs et noueux. Ils font peur aux enfants.

C’est l’hiver.

Colonnes de brume, divisions de froidure et raids de verglas envahissent notre doulce France sans vergogne, comme naguère les troupes allemandes se moquant de la ligne Maginot et perçant celle, bleue de frayeur, des Vosges. C’est le général Hiver.

C’est la guerre.

Dieu merci, le Sauveur vient de naître, 2007e édition !

Il fallait bien cela pour nous distraire de nos tourments, pour nous livrer corps et âmes (du moins ce qu’il en reste) aux traditionnelles ripailles de fin d’année.

Ainsi, Noël réunit tous les membres de la famille autour d’une bonne grosse dinde sertie de marrons.

On notera que celle-ci goûte généralement assez peu cet acte de convivialité, ce qui trahit son incurable indignité : la dinde rechigne à se sacrifier pour notre bien-être et sa méfiance envers les marrons frise le racisme primaire. Sale bête.

Tandis que nous, peut-être parce que nous sommes des êtres supérieurs (à l’oie, notamment), nous rions devant la farce et surtout, guerre ou pas, pouvoir d’achat ou pas, nous pouvons enfin, totalement décomplexés, nous bâfrer de surimi de canard et nous ruiner en cadeaux dont les plus inutiles seront bien vite revendus sur ebay afin de financer nos imminentes franchises médicales.

C’est le début du bonheur.

Puis vient la nuit de saint Sylvestre. Qui connaît encore, dans son entourage, un Sylvestre ? Presque personne. Peu importe : on le fête avec moult amis et goinfreries, accompagnés de cotillons et de vin blanc qui pique.

À minuit, on franchit dans la joie et la frivolité la porte de Janus : c’est la bonne année.

On le voit bien : de Noël à Nouvel An, la période est primesautière. Oubliés les ennuis ! Ils reviendront bien assez tôt. On se roule dans le houx et le gui, dans le gras et le sucré.

C’est la trêve des confiseurs.

fc34825a12cd59fc95fd56d31a32a53a.jpgQuelle drôle d’expression ! Dérivée de l’ancien haut allemand triwa, qui signifie sécurité, la trêve est une cessation temporaire des hostilités et, par extension, de toutes sortes d’activités.

Faut-il comprendre que les confiseurs, au moment où la horde sauvage des consommateurs ne demande qu’à se goinfrer de sucreries, n’aspirent qu’à la glandouille, rêvent à l’oisiveté la plus éhontée ?

Sous Sarkozy, en plus ?

Bien sûr que non. Pendant la trêve des confiseurs, ce sont les autres qui s’arrêtent ! Il s’arrêtent pour avoir le temps de se précipiter, justement, chez les confiseurs, qui, du coup, bossent comme des bêtes, vendent chocolats et marrons glacés par brouettes entières, s’en mettent plein les fouilles pour trois mois.

C’est ça, la winner-attitude.

Cette extraordinaire semaine commerciale n’est certes pas prévue par les Évangiles, peu soucieuses, d’ailleurs, des questions économiques. L’Église n’a pas le sens des réalités communes !

La seule trêve qu’elle ait jamais soutenue est la Trêve de Dieu, promulguée au XIe siècle pour tenir la dragée haute à la noblesse féodale en lui interdisant toute baston entre le mercredi soir et le lundi matin. Sans grand succès. Forcément, demander à un seigneur de ne pas guerroyer, c’est un peu comme si l’on demandait à un cycliste de ne pas pédaler. Et puis quelle idée saugrenue de vouloir imposer une semaine de trois jours ! Les trente-cinq heures, à côté, c’est l’esclavagisme, le rêve érotique du MEDEF.

La trêve des confiseurs serait apparue en 1874.

La France peine alors à se relever de la guerre de 1870 et de la Commune de 1871. La IIIe République naissante voit républicains, bonapartistes, monarchistes et révolutionnaires s’étriper comme des chiffonniers. Ces troubles politiques sont tels que le commerce, eh bien y va pas bien du tout, ma bonne dame. Le Parlement décide soudain d’interrompre toute querelle politique pendant les fêtes de fin d’années, histoire de ne plus casser les bonbons des honnêtes travailleurs. Le duc de Broglie raconte dans ses mémoires :

« On convint de laisser écouler le mois de décembre, pour ne pas troubler par nos débats la reprise d'affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l'an. (…) On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l'appelèrent la trêve des confiseurs. »


Les consoles Nintendo étant peu prisées à cette époque, ce sont en effet les marchands de confiseries qui profitent le plus de cette mesure.

Le plus beau de l’histoire, c’est que dans un contexte économique réellement difficile, cette trêve des confiseurs, mesure d’apparence bien dérisoire, semble avoir eu un réel impact économique, à Paris comme en province. Peace and business make tip top power d'achat.

Avec cette relance de l’économie par la consommation, la IIIe République aurait expérimenté le keynésianisme comme monsieur Jourdain la prose, c'est-à-dire sans le savoir… près de soixante ans avant que l’idée soit formulée par l’économiste anglais.

Amusant, non ?

08.10.2007

Un tricot nommé désir

Nous sommes en 1957.

28a9def26908d0b6fac4a0249e37ee24.jpg Des millions de femmes fantasment sur Marlon Brando qui, dans le film Un tramway nommé désir, arbore un tricot de peau moulant et mouillé de sueur, torride et animal à souhait.

Un tricot qui symbolise la virilité mais aussi la résistance de Brando face aux appétits nymphomanes de Vivien Leigh. L’homme est d’autant plus sexy qu’il reste maître de la situation : un mâle allant droit, nul mâle à l’envers.

0367828d8d033fee6ce729728952de5d.jpgQuoi qu’il en soit, en 1957, le tricot de peau acquiert un statut particulier : celui de véritable fétiche sexuel de plusieurs générations de femmes.
Et c’est d’autant plus étonnant qu’il n’en a pas toujours été ainsi.

Voyez plutôt...

Apparu vers 1850, le tricot de peau est d’abord un sous-vêtement qui colle au corps, afin de le tenir bien au chaud et de protéger les vêtements des effluves corporelles.
Rappelons le contexte du XIXe siècle, marqué par le développement du confort et le souci de l’hygiène.

En 1917, lorsque les États-Unis d’Amérique entrent en guerre, les soldats américains sont épatés par les maillots blancs en coton portés par les soldats européens, maillots bien plus pratiques et confortables que leurs propres tricots en laine.

Essayés puis adoptés, les tricots de peaux européens débarquent ensuite en Amérique, où ils se répandent et deviennent populaires sous le nom de T-shirt, en raison de leur forme de « T » - rien à voir avec la Ford éponyme.

12b23e1d2cd19841f5f794fc051ee1f3.jpgMais ce sympathique accessoire va avoir maille à partir avec le star-system et subir bien des vicissitudes avant de s’imposer.

En 1934, Clark Gable est en passe de devenir le modèle masculin de l’Amérique.

Dans It happened one night de Frank Capra, il apparaît sans tricot de peau sous sa chemise.

L’effet est impressionnant.

Les hommes flairent la bonne astuce et, pour augmenter leurs chances de séduire la secrétaire du building d’à-côté, s’empressent d’imiter Gable en jetant leurs tricots au panier et en se baladant eux aussi torse poil sous leur chemise.

Les ventes de tricots de peau s’effondrent à tel point que l’industrie de la maille aurait demandé à la production de couper cette scène anti-tricotine : la scène du mur de Jéricho...

... que voici.
 
 

Une véritable catastrophe, donc.

Mais… tout espoir n’est pas perdu pour notre bon vieux tricot de peau et, encore une fois, c’est la guerre qui va le sauver de la ringardise.

Le maillot en coton étant devenu le sous-vêtement réglementaire de l'US Navy, il débarque en Europe avec les G.I. en 1943 et, à la Libération, représente pour les partisanes du rapprochement atlantiste l’emballage de leurs libido. On imagine, d’ailleurs, la fierté des G.I. exhibant fièrement leur beau T-shirt avec tout plein de muscles dessous, avant de se le faire ôter par leurs conquêtes féminines pour profiter pleinement dudit rapprochement atlantiste avant de rentrer au bercail.

Le tricot de peau est sexy et le paradoxe, amusant : dix ans après que Clark Gable a fait rugir dames et demoiselles avec sa chemise sans maillot, il devient furieusement tendance de porter le tricot sans chemise.

Après guerre, la révolution est accomplie : le tricot de peau cesse d’être un simple sous-vêtement et devient un vêtement à part entière.

Que dis-je ? bien plus qu’un vêtement !

La pièce maîtresse d’un look nouveau, rebelle et décontracté, porté à l’écran par John Wayne, Marlon Brando, enfin par James Dean, qui le fait accéder au rang de symbole de toute une jeunesse, revendicative et libérée.

Et le Marcel de Raimu, dans tout ça ?

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Exception culturelle française.