28.12.2007

La trêve des confiseurs

Le soleil est au plus bas de sa course, pris dans les terribles filets du solstice d’hiver. Le ciel est noir et glacé. La neige tombe et recouvre la terre. Les arbres agitent, sous le vent, leurs bras de sorciers secs et noueux. Ils font peur aux enfants.

C’est l’hiver.

Colonnes de brume, divisions de froidure et raids de verglas envahissent notre doulce France sans vergogne, comme naguère les troupes allemandes se moquant de la ligne Maginot et perçant celle, bleue de frayeur, des Vosges. C’est le général Hiver.

C’est la guerre.

Dieu merci, le Sauveur vient de naître, 2007e édition !

Il fallait bien cela pour nous distraire de nos tourments, pour nous livrer corps et âmes (du moins ce qu’il en reste) aux traditionnelles ripailles de fin d’année.

Ainsi, Noël réunit tous les membres de la famille autour d’une bonne grosse dinde sertie de marrons.

On notera que celle-ci goûte généralement assez peu cet acte de convivialité, ce qui trahit son incurable indignité : la dinde rechigne à se sacrifier pour notre bien-être et sa méfiance envers les marrons frise le racisme primaire. Sale bête.

Tandis que nous, peut-être parce que nous sommes des êtres supérieurs (à l’oie, notamment), nous rions devant la farce et surtout, guerre ou pas, pouvoir d’achat ou pas, nous pouvons enfin, totalement décomplexés, nous bâfrer de surimi de canard et nous ruiner en cadeaux dont les plus inutiles seront bien vite revendus sur ebay afin de financer nos imminentes franchises médicales.

C’est le début du bonheur.

Puis vient la nuit de saint Sylvestre. Qui connaît encore, dans son entourage, un Sylvestre ? Presque personne. Peu importe : on le fête avec moult amis et goinfreries, accompagnés de cotillons et de vin blanc qui pique.

À minuit, on franchit dans la joie et la frivolité la porte de Janus : c’est la bonne année.

On le voit bien : de Noël à Nouvel An, la période est primesautière. Oubliés les ennuis ! Ils reviendront bien assez tôt. On se roule dans le houx et le gui, dans le gras et le sucré.

C’est la trêve des confiseurs.

fc34825a12cd59fc95fd56d31a32a53a.jpgQuelle drôle d’expression ! Dérivée de l’ancien haut allemand triwa, qui signifie sécurité, la trêve est une cessation temporaire des hostilités et, par extension, de toutes sortes d’activités.

Faut-il comprendre que les confiseurs, au moment où la horde sauvage des consommateurs ne demande qu’à se goinfrer de sucreries, n’aspirent qu’à la glandouille, rêvent à l’oisiveté la plus éhontée ?

Sous Sarkozy, en plus ?

Bien sûr que non. Pendant la trêve des confiseurs, ce sont les autres qui s’arrêtent ! Il s’arrêtent pour avoir le temps de se précipiter, justement, chez les confiseurs, qui, du coup, bossent comme des bêtes, vendent chocolats et marrons glacés par brouettes entières, s’en mettent plein les fouilles pour trois mois.

C’est ça, la winner-attitude.

Cette extraordinaire semaine commerciale n’est certes pas prévue par les Évangiles, peu soucieuses, d’ailleurs, des questions économiques. L’Église n’a pas le sens des réalités communes !

La seule trêve qu’elle ait jamais soutenue est la Trêve de Dieu, promulguée au XIe siècle pour tenir la dragée haute à la noblesse féodale en lui interdisant toute baston entre le mercredi soir et le lundi matin. Sans grand succès. Forcément, demander à un seigneur de ne pas guerroyer, c’est un peu comme si l’on demandait à un cycliste de ne pas pédaler. Et puis quelle idée saugrenue de vouloir imposer une semaine de trois jours ! Les trente-cinq heures, à côté, c’est l’esclavagisme, le rêve érotique du MEDEF.

La trêve des confiseurs serait apparue en 1874.

La France peine alors à se relever de la guerre de 1870 et de la Commune de 1871. La IIIe République naissante voit républicains, bonapartistes, monarchistes et révolutionnaires s’étriper comme des chiffonniers. Ces troubles politiques sont tels que le commerce, eh bien y va pas bien du tout, ma bonne dame. Le Parlement décide soudain d’interrompre toute querelle politique pendant les fêtes de fin d’années, histoire de ne plus casser les bonbons des honnêtes travailleurs. Le duc de Broglie raconte dans ses mémoires :

« On convint de laisser écouler le mois de décembre, pour ne pas troubler par nos débats la reprise d'affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l'an. (…) On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l'appelèrent la trêve des confiseurs. »


Les consoles Nintendo étant peu prisées à cette époque, ce sont en effet les marchands de confiseries qui profitent le plus de cette mesure.

Le plus beau de l’histoire, c’est que dans un contexte économique réellement difficile, cette trêve des confiseurs, mesure d’apparence bien dérisoire, semble avoir eu un réel impact économique, à Paris comme en province. Peace and business make tip top power d'achat.

Avec cette relance de l’économie par la consommation, la IIIe République aurait expérimenté le keynésianisme comme monsieur Jourdain la prose, c'est-à-dire sans le savoir… près de soixante ans avant que l’idée soit formulée par l’économiste anglais.

Amusant, non ?

Commentaires

Le soleil est au plus bas...

Je confirme, au moment où une averse de grêle s'abat sur ma chaumière.

Vivement le printemps, qu'on se roule dans les marguerites avec des personnes de son choix.

Ecrit par : Ariane | 29.12.2007

Texte goûteux ! : - )

Ecrit par : Marie05 | 30.12.2007

Ecrire un commentaire