01.07.2007

Le temps des cerises

C’est maintenant Le temps des cerises. La chanson assure qu’on les cueille en rêvant. Quelle naïveté !

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Juliette Gréco, Le temps des cerises, 1994.


La cueillette de ce fruit délicat requiert attention et dextérité, sans quoi le merle moqueur aura vite fait de rappliquer pour se fendre la poire – bien que ce fruit-là ne soit pas de saison – devant votre maigre panier et votre mine déconfite. Le merle est con.

5e1b83bcb1fee210b608be5265b61680.jpg De la fin mai à la mi-juillet, il est bien court le temps des cerises, et c’est la seule information vraiment sérieuse que nous apprend Jean-Baptiste Clément, l’auteur. Car s’il fut bon poète, force est de constater qu’il manquait cruellement de connaissances botaniques. On peut l’en blâmer car la cerise n’est pas née de la dernière pluie.

Voire, elle est de toutes les délices depuis quelques 6000 ans, quand elle fut découverte sur un gâteau d’Asie mineure.

09b9b685c69f6975d95784cf873069e4.jpg On murmure, dans les milieux autorisés, que le truculent Lucullus l’aurait introduite en Europe vers 2077 avant Sarkozy.

Ci-contre : Lucullus himself.

Ce qui est certain, c’est que Pline l’Ancien en a étudié et chanté les caractères et vertus dans son Histoire Naturelle, poussant le souci du détail jusqu’à nous prévenir que la cerise ressemble à s’y méprendre au fruit du micocoulier, et qu’il faut bien faire gaffe à surtout pas les confondre :

Faba Graeca, quam Romae a suavitate fructus, silvestris quidem, sed cerasorum paene natura, loton appellant.
(Livre XVI, chapitre LIII, verset 123).

Traduc' : la fève du micocoulier, en vérité je vous le dis, est un fruit sauvage, mais qui ressemble presque à la cerise et qu’à Rome on appelle "lotos", à cause de sa douceur.



Quant à Pline le Jeune, brisons là, ce galapiat ne pensait qu’à s’en bâfrer en compote et clafoutis.

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La France, ce bel et doux pays à la douceur angevine, cette exquise patrie de gastronomes, sut accueillir le cerisier avec moult bonnes sollicitudes dès le plus haut Moyen Âge.
Certes, rétorqueront les esprits chagrins, il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que sa culture se répandît un peu partout, sous l’impulsion de Louis XV, qui aimait bien la cerise – et pas seulement celle de madame de Pompadour.

C’est à cette longue histoire que nous devons ces mille et savoureuses variétés qui mûrissent dans nos campagnes et regorgent de malice jusque dans nos marchés et cabas.

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On retiendra, en particulier, la burlat (ronde, rouge vif, juteuse comme un baiser), la reverchon (plus foncée, brillante, charnue, sucrée, non sans une touche acidulée subtile), la cœur-de-pigeon (menue, fine, presque noire, ferme et craquante comme une cuisse de Rama Yade) et la Napoléon (bigarreau blanc très ferme, à l’acidité franche et décomplexée, peu digeste, réservé aux tartes).

On n’oubliera pas, bien sûr, la cerise de Montmorency, de la famille des griottes (et non du connétable), reconnaissable à sa petite gaudriole.

Tant de richesse n’est-elle pas la preuve, sinon de l’existence de Dieu, que le bonheur est dans le verger ?

Seule pomme de discorde : les spécialistes ne s’accordent pas sur la fleur de ce divin drupe.

André Claveau la voit rose avec ses airs de demoiselle...

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André Claveau, Cerisiers roses et pommiers blancs,
1950, extrait.



Gilbert Bécaud la voit blanche et souligne, observateur et perspicace, que les oiseaux, pour le coup, sont contents.

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Gilbert Bécaud, Les cerisiers sont blancs, 1968, extrait.


La science a progressé, mais pas la dignité des merles pour laquelle tout espoir semble irrémédiablement vain.
Tant pis pour eux.

La cerise revêt également des reflets politiques, voire, dit-on dans les vieux manuels d’histoire, les teintes douloureuses de la contestation subversive.

a9ed37cef93baf8901b336e0dd9192b2.jpg Petit rappel des faits : en 1871, après dix-huit ans de régime impérial, la racaille parisienne, un tantinet lasse des dures conditions salariales et sociales de l'époque, crevant la dalle à cause du siège de Paris par les Prussiens (les éléphants, déjà, passent à la casserole, sauf Victor Hugo qui a quitté la Bastille pour les îles), la racaille, disais-je, s’insurge, fiche un bordel pas possible et invente le socialo-communisme.

Hot hot hot.

La racaille, tout comme les merles, ne laissera jamais d’avoir des comportements curieux et d’intriguer l’entendement : tandis qu’elle se fait fracasser la gueule par les troupes versaillaises, elle ne trouve rien de mieux à faire que de chanter ; au lieu de s’écrier « aïe ! », comme tout le monde.

Elle chante Le temps des cerises, tube certes à la mode d’alors, mais qui n’a rien à voir avec la politique. Imagine-t-on, de nos jours, les casseurs entonner le dernier nanar de la Star Ac’ sous les coups de boule des CRS ?

Cette étrange récupération politique relèverait des amours de Jean-Baptiste Clément, qui a dédié sa chanson à une infirmière morte lors de la Semaine sanglante. La pauvresse n’en demandait sûrement pas tant, car…

...parlons-en, des affaires sentimentales de monsieur Clément !

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Un drôle de pistolet, oui, qui geint et raconte n’importe quoi, jusqu’à la perversité la plus manifeste.

Après nous avoir habilement appâtés au début de sa chanson par des slogans enchanteurs…
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur


il nous incite à prendre la tangente…
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Évitez les belles !


joue au gros dur…
Moi qui ne crains pas les peines cruelles

annonce sadiquement qu’on va en chier, nous…
Vous aurez aussi des chagrins d’amour

puis finit par avouer un état d’asthénie chronique…
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte

Et dame Fortune (…)
Ne pourra jamais fermer ma douleur


avant de trahir un fond névrotique complètement maso.
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur...


 
Voilà qui n’est pas très sain, on en a interné pour moins que ça.

Alors, la cerise, rouge comme le sang ?
Le drapeau révolutionnaire ? la passion dévorante et maladive ?

Fi ! Oublions ces funestes considérations, crachons vite ces noyaux impurs, rendons à la cerise les valeurs qui lui appartiennent de plein droit : l’été, la joie, la gaieté toute simple et festive. Ne boudons pas ces vrais moments de bonheur fugace et de bon aloi.

Courir dans l’herbe, voir une cerise verte, l’attraper par la queue, la montrer à ces messieurs, la tremper non point dans l’huile mais dans l’eau toute chaude, pour en faire une tisane désaltérante et diurétique.

e4f2ca209c310c1391bccd6c12078a62.jpg Descendre au verger en galante compagnie, inviter la belle à grimper les barreaux de l’échelle dressée contre le tronc de l’arbre, monter sous sa jupe légère comme un coquelicot, lui flatter gentiment la mignardise pour faire grossir la cerise ; elle n’en sera que plus juteuse et vous pourrez conclure ce tendre hommage en offrant à votre amie de jolis pendants d’oreille qu’elle ne trouvera pas chez Boucheron.

Si vous n’avez pas de plantation personnelle, ne désespérez pas.

Faites comme Stone & Charden, pour qui la France est un verger éclaboussé de soleil et d’insouciante rapine.

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31d067a87857eea026582a06bad4730b.jpgStone et Charden,
Il y a du soleil sur la France,
1972, extrait.


Il y a du soleil sur la France
Le reste n’a pas d’importance !

Allons, viens vite que l’on profite
De la vie.

Le fermier d’en face
A les yeux sur nous !

Mets les cerises
Là, dans ma chemise

Et rentrons chez nous.

Dans la campagne
Il reste les traces
De nos deux vélos.

Pendant qu’on pédale
Les autres travaillent…

Il y a du soleil sur la France
Et le reste n’a pas d’importance !


Chassez la chienlit, elle revient à vélo.

Commentaires

Je m'interroge...

"Elle est de toutes les délices" : les délices sont forcement féminins, bien sûr, mais d'un point de vue grammatical, le restent-ils ?

Sinon j'adore, vraiment, c'est top, et j'apprends en m'amusant.
:-)

Ecrit par : Pola | 03.07.2007

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