05.07.2007
Sombre dimanche (4/4)
En 1941, Billie Holiday est au faîte de sa gloire. En 1939, son enregistrement de Strange Fruit, dénonçant le lynchage des noirs, a déchaîné la controverse et a remporté un immense succès. Dans le sillon de ce premier engagement, la diva se frotte à la chanson du désespoir.
Normal.
Billie Holiday, sa voix et sa vie cassées, et « the suicide song » étaient faites pour se rencontrer.

Billie Holiday, Gloomy Sunday, 1941.
Seulement voilà : la production impose à Billie un troisième couplet politiquement correct, destiné à modérer le texte original par une mise en abîme et l’expression d’un espoir, d’une résurrection.
Dreaming, I was only dreaming
I wake and I find you asleep
In the deep of my heart here
Darling I hope
That my dream never haunted you
My heart is telling you
How much I wanted you
Gloomy Sunday…
Un rêve, ce n’était qu’un rêve
Je me réveille, tu es à mes côtés
Et dans le plus profond de mon cœur
Mon amour, puisse ce mauvais rêve
Ne jamais te hanter
Mon cœur te dit
Combien je t’aime
Sombre dimanche…
Ce couplet trahit l’esprit de la chanson originale par un révisionnisme artistiquement douteux.
Un révisionnisme certes moins douteux que celui qui, de nos jours, consiste à légiférer sur les seuls bienfaits de la colonisation, ou à revêtir l’histoire de France de probité candide et de lin blanc, ou encore à caricaturer et diaboliser les mouvements sociaux et libertaires de la fin des années 1960.
Mais quand même…
L’interprétation de Billie Holiday, sublime – normal, c’est Billie Holiday – fait de Gloomy Sunday un standard qui sera repris par Mel Tormé, Sarah Vaughan, Ketty Lester, Carmen McRae, Genesis, Lydia Lunch, Elvis Costello, The Associates, Marc Almond, Christian Death, Abbey Lincoln, Marianne Faithfull, Serge Gainsbourg, Carol Kidd, Diamanda Galas, Sinead O' Connor, Loreena McKennitt, Gitane Demone, Sarah McLachlan, Danny Michel, Björk, Heather Nova, The Smithereens, Sarah Brightman, Iva Bittova, MC Sniper, Eminemmylou, Venetian Snares, and so many more…
À noter une reprise récente de la version française par Claire Diterzi, en 2006.
L’histoire de cette chanson a aussi fait l’objet de deux adaptations cinématographiques : Sombre dimanche (France, 1948, Jacqueline Audry) et Ein Lied von Liebe und Tod (Allemagne, 1999, Rolf Schübel, d'après le roman de Nick Barkow).
Pour finir sur une note plus rigolote, il faut enfin évoquer Triste lundi, la délicieuse parodie que Georgius, « l’amuseur public numéro 1 » de la France de la Belle Époque, fit de Sombre dimanche en 1936, l’année même de l'immigration en France de la chanson hongroise du suicide !

Gorgius, Triste lundi, 1936.
Extraits choisis.
Connaissez-vous "Sombre dimanche", la chanson interdite à Budapest, la chanson qui tue les gens ?
Non, mais voici "Triste lundi", la chanson interdite à Buzenval... la chanson qui tue les mites !
Hier nous avons fait ripaille,
Ce fut un dimanche joyeux.
Oui, mais l’envers de la médaille
Va se faire sentir encore mieux.
Aujourd’hui lundi v’là qui flotte
Et je n’ai pas pris mon pépin.
Sous la rafale il faut qu’ je trotte
Pour être à l’heure à mon turbin.
Voici le bureau où j’écris,
Je vais r’mettre ça jusqu’à samedi
De neuf heures à six heures et demi.
Triste lundi !
Samedi j’avais touché ma paie,
Mon tailleur l’a su dans le quartier.
Il a dit que j’avais d’ l’oseille
À tous les autres créanciers.
J’leur dois 3000 balles, c’est un prix !
Si je n’ paie pas, je suis saisi,
C’est la fin des haricots gris.
Triste lundi !
Ah oui, un dernier détail !
Rezsö Seress se suicide, en France, en 1968.
Quand on vous dit qu'en France, tout devient possible…
19:30 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Chanson, Satire, Politique, Sarkozy, UMP, Présidentielles



Commentaires
Érudition impressionnante.
C'est fou le nombre de célébrités étrangères qui sont venues mourir en France !
Ecrit par : Loïc | 11.08.2007
Ah Georgius, mon idole ! Comme j'évoquais triste lundi sur mon blog, j'ai mis un lien vers cette page. Merci pour les paroles.
Ecrit par : Marie-Georges Profonde | 19.06.2008
Bonjour, j'ai pris un grand plaisir à parcourir votre présentation de Sombre Dimanche (jusqu'à cette étonnante et cocasse parodie de Georgius !). Il m'a tjs paru que la plus belle version française de cette chanson faussement homicide était celle que Damia a enregistré avec le choeur russe de Paris. Quand on sait les condition de vie de ces exilés, réfugiés à Boulogne (Billancourt pas Boulogne-lès-Lang…), abonnés de la Soupe Populaire et du Secours Rouge (sic), on se dit qu'on atteint au sublime !
Pour le reste, j'ai eu la chance de discuter un jour avec Otto de Habsbourg du Budapest de cette époque : l'échec de la restauration de Charles Ier, la déflation, la vice-royauté de Horthy, le péril brun … et le rouge, l'antisémitisme, l'amputation d'un tiers du pays au profit de la Roumanie détestée : quand on a connu cette ville un jour de novembre, entre bourrasque et frimas, on se dit qu'il n'y a plus qu'à se flinguer (où à courir jusqu'aux bains Kiraly… où l'on reprend vite goût à la vie).
Cordialement,
Bernix
Ecrit par : bernix | 23.07.2008
Je viens de faire connaissance avec cette légende urbaine et je la trouve passionnante!
En fesant quelques recherche je suis tombé sur votre article qui est trés bien détaillé et habillé.
On entend tout et n'importe quoi concernant cette chanson et je voudrais savoir quelles ont étaient vos sources concernant cette histoire.
Malheureusement je n'ai rien trouvé d'officiel sur internet alors mon incertitude reste de mise.
Par ailleur on dit que ce morceau fut composé à paris et non en hongrie, pouvez vous me donner une confirmation?
J'aimerais aussi savoir si vous pouvais me faire parvenir le texte hongrois et les différentes revue de presse hongroise concernant cette histoire.
J'aurais préféré vous écrire en privé mais je n'ai pas su trouver la fonction.
Merci d'avance pour votre aide!
Ecrit par : loused | 29.11.2008
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