23.06.2007
Sombre dimanche (2/4)
Épisode précédent : 1/4
Enfin ! c’est le succès et Rezsö Seress voit son mérite pleinement récompensé. Rezsö entreprend de relancer Dorottya, qui, entre-temps, s’est cassée à New York : apprenant sa réussite, elle va revenir, c’est sûr !
Il lui écrit (« J’ai changé ! ») et la réconciliation s’annonce favorable. Puis il lui envoie sa chanson. D’une pierre deux coups. Non seulement il lui prouve qu’il a un bon programme, mais en plus, il lui fait bien sentir combien elle l’a fait souffrir, ce qui n’est pas gentil et mérite bien quelque repentance.
Cette repentance prend la forme d’une haine de soi et va au-delà de ses attentes.
Rezsö apprend en effet par la police que sa bien-aimée s’est donné la mort en avalant une forte dose de poison. À côté d’elle est retrouvée la partition de Szomorú vasárnap.
Toujours à Budapest, un homme élégant entre dans un cabaret et demande à l’orchestre de jouer le nouveau tube à la mode. Les musiciens s’exécutent, puis l’homme sort et s’exécute lui aussi, d’une balle dans la tête. Ailleurs, deux jeunes hommes écoutent un orchestre jouer Szomorú vasárnap. Après quoi ils sortent deux flingues et s’envoient illico au club Saint-Pierre.
En tout, plus de quinze personnes se donnent la mort avec la chanson de Seress.
Certains se jettent dans le Danube en serrant dans leur main les paroles de la chanson ; d’autres sont retrouvés chez eux, gisant sans vie à côté de leur radio ou de leur gramophone. Des pianistes se tuent après avoir posé la partition maudite sur leur pupitre. Beaucoup mentionnent Szomorú vasárnap dans leur dernière lettre.
Hongrois rêver, mais c’est plutôt d’un cauchemar qu’il s’agit. D’ailleurs, hongrie au scandale et la radio de Budapest ne tarde pas à bannir des ondes la mélodie que tous appellent désormais "la chanson qui tue les gens".
La censure est radicale, franche et décomplexée.

Alors… cette chanson est-elle maudite ? incite-t-elle ceux qui l’écoutent à se donner la mort ?
C’est un peu plus compliqué que cela. En effet, il faut tenir compte de la place du suicide dans l’identité hongroise, parfaite illustration de la théorie des climats de Montesquieu – qui est aussi à l’origine de la théorie de la séparation des pouvoirs mais ça, c’est une autre histoire, archaïque et dépassée…
Même l’OMS le dit : les Hongrois sont caractérisés par leur pessimisme, leur déprime, leur glauque attitude ; le suicide est, pour eux, un véritable sport national.
Explication.
Dans l’inconscient collectif hongrois, le suicide est, paraît-il, perçu comme une solution positive et respectable au problème de l’existence. Il est même considéré comme un acte courageux, audacieux, voire héroïque. Une manière de restaurer sa dignité quand on estime l’avoir perdue.
L’exemple vient de très haut : nombre d’hommes politiques, de comédiens et d’écrivains finissent leur carrière ainsi. Faut dire que ça a plus de gueule que de faire de la pub pour Polident ou Norwich Union…
Alors, dans ces années 1930 qui, avec la crise, ne sont pas parmi les plus florissantes du XXe siècle, quatre mille cinq cents Hongrois s’évaporent, bon an mal an, surtout dans les villages – certaines bourgades du Sud sont surnommées « les villages du suicides ».
Alors, le suicide, une tare génétique ? ou un « nouveau rêve » hongrois ?
Que nenni ! une pratique culturelle, puisqu’il suffit d’un catalyseur comme Szomorú vasárnap pour s’y livrer, à corps perdu ; une pratique culturelle, donc, ancrée dans l’identité nationale hongroise.
À suivre…
18:25 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Chanson, Satire, Politique, Sarkozy, UMP, Présidentielles



Commentaires
Bravo... continuez...
Ecrit par : Tina | 27.06.2007
Cher Monsieur Kaplan,
D'abord je voudrais vous remercier pour cet article que j'ai lu avec intérêt... en même temps qu'il m'a gêné.
La légende de "Szomorú vasárnap" existe bien, la mélodie est belle et triste, la version de Billie Holiday, splendide.
Je suis franco-hongrois, et je vis depuis un an en Hongrie. Écrire que le "suicide est un sport national en Hongrie", et ce qui suit, est sans doute aussi caricatural que de dire que "les Français marchent dans la rue avec leur béret basque et leur baguette sous le bras"... Je pense qu'il faut se méfier des poncifs.
La Hongrie, comme la plupart des pays de l'Est, est méconnue. Nous viennent de nos livres d'histoire des images du rideau de fer, de la grisaille, du béton, de dictature et du froid glacial. La réalité est bien différente. Savez-vous que beaucoup de maisons sont peintes en orange, jaune, vert ou bleu, ici, à Budapest ? Que les étés sont particulièrement chauds (dans les 35°C actuellement)? Qu'à Budapest a lieu le plus grand festival de musique en Europe, le Sziget Fesztival ? Que les Hongroises (pas toutes, évidemment) sont chaudes comme des baraques à frite ?
Quand j'ai traduit le passage mentionné plus haut à des Hongrois, ils ont éclaté de rire, en même temps qu'ils étaient désolés d'avoir une image aussi négative. Savez-vous, selon l'OMS, les pays où le taux de suicide en Europe est le plus élevé ? La Lituanie, la Bela-Russie et l'Ukraine, autrement dit les pays les plus pauvres, où les conditions de vie matérielles sont les plus difficiles, où les perspectives d'avenir sont les plus entravées, où l'alcoolisme fait déjà des ravages.
La Hongrie est moins riche que la France, c'est clair. Les Hongrois sont-ils viscéralement pessimistes ? Pas plus que les Portugais et leur saudade, ou que les cris déchirants des Gitans d'Andalousie. La France ne détient-elle pas le record européen de consommation d'anxiolytiques et d'antidépresseurs ? Ce qui rend les Hongrois tristes, je pense, c'est de savoir que la moitié de leurs compatriotes vivent en dehors des frontières, car l'histoire et certains traités internationaux - dont un signé à Versailles - ont ainsi morcelé le pays, le réduisant au tiers de sa surface (!). Et là, il y a de quoi en avoir gros sur la patate, si vous me passez l'expression.
Je voulais également vous signaler que la traduction du texte est incorrecte. Je n'ai pas un niveau suffisant en hongrois pour vous en donner une exacte, mais je sais en revanche qu'a aucun moment il n'est question de "monde qui court à sa perte" ou d'"espoir qui n'a plus de sens". En gros, ce que je peux comprendre, c'est que le héros de la chanson attend devant une église, et que sa fiancée ne vient pas. La joie et le tristesse, le blues, quoi... Le téléphone pleure...
En réalité, les Hongrois sont assez joviaux, ce sont un peu les "méridionaux" de l'Est. Ce sont des gens particulièrement affables : l'accueil et l'hospitalité sont, pour le coup, selon moi, des "sports nationaux". Des dépressifs ? Oui, bien sur, il y en a. Des gens qui ruminent leur mal de vivre, seuls, et qui ont du mal à trouver la porte de sortie, le teint crayeux, le gosier en pente. Comme à peu prés partout dans le monde, sans doute...
Voila, je me permets de vous signaler que, loin de moi l'envie de vous "moucher", je voulais simplement vous apporter le point de vue d'un gars qui bosse ici, un vrai de vrai, un tatoué, qui a peut-être une vision plus exacte de la chose.
Cela dit, l'hiver, ne nous méprenons pas, ça caille vraiment. Bravo en tout cas pour cet effort culturel !
Ecrit par : Nicolas Braun | 28.07.2007
Cher Nicolas,
Tout d’abord, je suis bien confus de répondre si tard à votre long et précieux commentaire. Je vous prie de croire qu’il m’a touché et que je l’ai lu avec intérêt. Me pardonnerez-vous ce long silence ?
Pour répondre à vos remarques, toutes pertinentes, voici quelques éclaircissements.
Ce texte est le fruit de longues recherches sur « Sombre dimanche », dont l’histoire est d’autant plus étrange qu’elle échappe au rationnel. Il s’agit sans doute de l’une des plus riches légendes urbaines de notre continent. Pas facile, je peux vous le dire, de trier le bon grain de l’ivraie ! Aussi ai-je repris l’ensemble des « informations » que j’ai pu trouver ici et là, en y mettant de l’ironie pour suggérer la prise de recul.
Il y a beaucoup de faux, à commencer par l’effet suicidaire de cette chanson. J’en suis, si j’ose dire, la preuve vivante, puisque je l’ai écoutée des dizaines de fois, dans différentes versions : j’ai survécu !
Par ailleurs, je n’ai pu vérifier nombre d’informations avec rigueur, par manque de sources fiables et parce que je ne connais pas la langue hongroise.
Quoi qu’il en soit, jamais je n’ai voulu dénigrer la Hongrie.
Je ne connais pas, hélas, ce pays dont certaines citoyennes sont « chaudes comme des baraques à frites ». C’est vous qui me l’apprenez et j’en suis ravi !
Mon pseudonyme, si vous connaissez le personnage, vous révèle d’emblée que le feu, surtout lorsqu’il couve sous la glace, me charme comme la flûte un serpent : )
Je ne doute pas que la Hongrie soit un beau et agréable pays. Un pays parfois malmené par l’Histoire, mais quel pays ne l’a pas été ?
Tenez, la France, par exemple ! de par la conception que j’ai de la république française, et au-delà de mes opinions politiques, je déplore, comme certains de mes concitoyens, l’arrivée au pouvoir il y a quelques mois d’un fils de la Hongrie. Notre prince-président, d’ascendance hongroise, aussi peu cultivé que soucieux du sens de la parole politique (au point de parler d’une détermination génétique du suicide), m’est apparu comme un personnage entrant étrangement en résonance avec « Sombre dimanche ». Ce texte a été conçu comme une pique irrévérencieuse et caustique à son encontre. Beaucoup de Français sont, aujourd’hui, plus déprimés que jamais. Notre consommation d’anxiolytiques et d'antidépresseurs a encore de beaux jours devant elle, malgré la promesses de franchises médicales !
Enfin, j’ai buté sur les problèmes de traduction. Je ne connais pas le moindre mot de hongrois. À commencer par le texte original de Szomorú vasárnap. J’en ai trouvé une prétendue traduction anglaise, que j’ai traduite moi-même en français. Seulement, rien ne me garantissais que la traduction anglaise fût littérale. Je sais maintenant que non.
Vous pouvez me rendre un immense service, si vous le souhaitez !
Pourriez-vous, avec vos amis hongrois, me traduire les paroles hongroises en français ?
Pourriez-vous, aussi, recevoir quelques articles de presse en hongrois que je n’ai pu traduire en français ?
Je vous en saurais un gré infini.
Merci de votre passage, de vos critiques et de votre enthousiasme.
Bien à vous.
Ecrit par : Monsieur Kaplan | 26.11.2007
Bonjour,
Je suis comme vous et Nicolas intrigué par cette chanson.
Je fais également des recherches sur internet et je crois pouvoir expliquer les raisons du probleme de traduction évoqué par Nicolas : Les paroles en hongrois ne sont tout simplement pas les bonnes ! La preuve c'est que" Szomorú vasárnap" qui apparait plusieurs dans la chanson n'est pas traduit ! (je ne parle pas non plus hongrois, mais cela est logique)
Je vous propose ces paroles :
Ôsz van és peregnek a sárgult levelek Meghalt a földön az emberi szeretet Bánatos könnyekkel zokog az öszi szél Szívem már új tavaszt nem vár és nem remél Hiába sírok és hiába szenvedek Szívtelen rosszak és kapzsik az emberek...
Meghalt a szeretet !
Vége a világnak, vége a reménynek Városok pusztulnak, srapnelek zenélnek Emberek vérétôl piros a tarka rét Halottak fekszenek az úton szerteszét Még egyszer elmondom csendben az imámat : Uram, az emberek gyarlók és hibáznak...
Vége a világnak !
A confirmer par Nicolas
Cordialement
Ecrit par : Vincent | 27.10.2009
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